Le Vœu du martyre de saint Jean Eudes

Le Vœu du martyre de saint Jean Eudes

Pour comprendre la démarche de Jean Eudes, il faut remonter à son temps de formation à l’Oratoire, quand il était séminariste (le mot est anachronique). Son formateur et maître, le P. Pierre de Bérulle lui propose de faire ce qui était en pratique à l’Oratoire de Jésus depuis 1615 : le Vœu de servitude à Jésus. Il s’agissait de poser un acte personnel et définitif à travers un texte lu et signé qui manifeste la prise de conscience de la grâce du baptême ; la vie baptismale est une vie référée à Jésus et à sa Mère, dans le sens où tout ce que j’accomplis dans ma vie humaine je le relie à la vie du Verbe incarné. Le Vœu de servitude est une manière de se donner à Jésus pour que Lui-même se donne de nouveau à moi et m’unisse à Lui.  Jean Eudes fait ce vœu de servitude le 25 mars 1624 ; il a 22 ans. La date choisie est le 25 mars, fête de l’Annonciation et fête de l’Incarnation. Les croyants contemplent l’anéantissement du Verbe selon les termes de Ph 2,7 : « Jésus-Christ, lui qui est de condition divine, n’a pas revendiqué d’être traité à l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un homme ». Les disciples de Jésus, ceux qui marchent à sa suite entrent dans ce mouvement d’abaissement et de renoncement à eux-mêmes, dans le but de s’établir en Jésus, « en l’honneur de l’humanité sacrée, anéantie en sa subsistance humaine et établie en celle de Dieu » (lettre de Bérulle du 9 mars 1624). Le regard contemplatif sur l’Incarnation entre dans un double mouvement : le Verbe s’anéantit dans la condition humaine, et dans sa condition humaine, Jésus est totalement remis au Verbe divin ; en Jésus Christ l’humanité et la divinité sont unis en un don réciproque. Contemplant ce mystère du Christ, Homme-Dieu, le disciple se départit de lui-même pour laisser le Christ vivre et régner en lui.

Jean Eudes est ordonné prêtre le 20 décembre 1625 dans la chapelle haute de l’archevêché de Paris ; il célèbre sa première Messe le jour de Noël, à l’Oratoire du Louvre. Il est proche de Bérulle bien établi dans le monde parisien, dans une communauté nouvelle florissante. Deux événements le bousculent et le poussent à aller de l’avant. En 1627 et en 1631, il se met au service des pestiférés au péril de sa vie, apportant le soin pastoral nécessaire auprès de ceux qui sont malades ou mourants. Pour mieux prendre soin des pestiférés, en 1631, il demande à l’abbesse de l’Abbaye aux Dames de Caen, de pouvoir s’installer dans un tonneau à cidre pour être au milieu des malades sans risquer de contaminer d’autres personnes. Il laisse tout pour se consacrer aux autres en souffrance.

C’est ce qu’il a noté dans son journal personnel, appelé « Mémorial des bienfaits de Dieu » :

 

  1. En 1627, la peste étant dans le diocèse de Sées, aux paroisses de Saint‑Christophe, de Saint Pierre de Vrigny, de Saint‑Martin de Vrigny, d’Avoines, et en plusieurs autres paroisses voisines, et les malades étant abandonnés de tout secours spirituel, je demandai permission, à Paris, où j’étais pour lors, au R. P. de Bérulle, de les aller assister: ce qu’il m’accorda. En suite de quoi, j’allai faire ma demeure avec un bon prêtre de la paroisse de Saint‑Christophe, nommé M. Laurens, qui me reçut charitablement en sa maison; là où étant, nous disions tous les jours, lui et moi, la sainte Messe dans une chapelle de Saint‑Evroult, qui n’était pas loin de sa maison; puis je mettais des hosties que j’avais consacrées, dans une petite boite de fer blanc, qui est au fond de mon bahut, laquelle je portais à mon cou. Après quoi, nous allions, ce bon prêtre et moi, chercher les malades, tantôt en une paroisse, tantôt en une autre, que nous confessions; puis je leur donnais le Saint‑Sacrement. Nous fîmes cela depuis la fin du mois d’août jusques après la Toussaint, que la peste fût entièrement cessée, et Dieu nous conserva de telle façon que nous ne ressentîmes aucune incommodité.

Confitebor tibi, Domine Rex, et collaudabo te Deum Salvatorem meum. Confitebor nomini tuo, quoniam adjutor et protector factus es mihi.

  1. En 1631, le Père Gaspard de Répichon, Supérieur de la Maison de l’Oratoire de Caen, ayant été pris de la peste, Dieu me fit encore la grâce de l’assister en son mal, dont il mourut, et de lui administrer tous les Sacrements, et d’être présent à son agonie et à sa mort; comme aussi d’en assister deux autres après lui, et de leur rendre tous les services corporels qu’on a coutume de rendre à d’autres malades, après leur avoir donné les saints Sacrements. En suite de quoi l’un d’eux se guérit, et l’autre mourut. Et Dieu me préserva de tout mal.

Propterea confitebor et laudem dicam tibi, et benedicam nomini Domini in aeternum; quoniam de interitu redemisti vitam meam. Laudent coelum et terra, mare, et omnia qua in eis sunt.

 

L’autre événement est la découverte des missions paroissiales, qui fleurissent un peu partout en France, et pour Jean Eudes dans les villes et les campagnes de Bretagne et de Normandie, comme il le note sur le même journal personnel :

  1. L’an 1636, j’en fis plusieurs en divers lieux du diocèse de Bayeux, à savoir, à Beneauville, à Avenay, à Evrecy, et à Villers‑Bocage.

            Omnis spiritus laudet Dominum.

  1. L’an 1636, je travaillai, durant l’été, en plusieurs missions, au diocèse de Saint‑Malo, en Bretagne, à Pleurtuit, à Plouër et à Cancale.

            Benedic anima mea Domino, et omnia quae intra me sunt nomini sancto ejus. 

Toute sa vie sera consacrée aux missions paroissiales, dans la prédication et les confessions. Il découvre la misère dans les campagnes reculées, l’absence totale de connaissance sur la foi. Les guerres de religion ont mis le pays à feu et à sang, et les plus humbles paient le prix fort. Le zèle apostolique s’empare de Jean Eudes, et son désir est grand de se donner entièrement pour servir la mission, pour annoncer le Christ, pour que tous les baptisés prennent conscience de la grâce qui leur a été faite.

 

C’est dans ce contexte que le jeune prêtre de 35 ans, plein d’ardeur, prononce le « Vœu du martyre ».

Pour Jean Eudes, l’adoration du mystère du Christ est ce qui est premier dans toute démarche spirituelle ; c’est avec ce regard qu’il ouvre son Vœu du martyre. Jean Eudes ici poursuit sa méditation de Ph 2 : « il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix. » Il adore le Christ dans le martyre de la Croix, dans le don total de lui-même à la fois pour accomplir le dessein du Père et le glorifier, et pour sauver le monde. Le regard d’adoration va de la Croix à l’Autel, de la Vierge Mère au Cœur transpercé aux Martyrs dans l’histoire, du sens du martyre des Chrétiens pour le salut du monde à la présence de Jésus dans tous les membres souffrants de son Corps ecclésial. Ici Jean Eudes s’appuie sur un texte clef pour sa spiritualité : « Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l’Eglise » (Col 1, 24). Ce texte a pour écho un autre texte majeur de l’expérience spirituelle : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20).

Ô mon très aimable Jésus, je vous adore et vous glorifie infinies fois, dans le martyre très sanglant que vous avez souffert en votre Passion et en votre croix. Je vous adore et vous bénis, autant que je puis, dans l’état d’hostie et de victime, dans lequel vous êtes au Saint Sacrement de l’autel, là où vous êtes continuellement sacrifié pour la gloire de votre Père et pour notre amour.

Je vous honore et révère dans le martyre très douloureux que votre sainte Mère a porté au pied de votre croix. Je vous loue et magnifie dans les divers martyres de vos Saints, qui ont enduré tant et de si atroces tourments pour l’amour de vous.

J’adore et je bénis toutes les pensées, les desseins et l’amour infini que vous avez eu de toute éternité au regard de tous les bienheureux Martyrs qui ont été depuis le commencement et qui seront jusqu’à la fin du monde dans votre sainte Église. J’adore et je révère, en toutes les manières qu’il m’est possible, le désir extrême et la soif très ardente que vous avez de souffrir et de mourir jusqu’à la fin du monde dans vos membres, afin d’accomplir le mystère de votre sainte Passion, et de glorifier votre Père par la voie des souffrances et de la mort, jusqu’à la fin du monde.

Jean Eudes utilise volontiers deux expressions qu’il nous faut mieux comprendre : « en l’honneur » et « en union ». Dans ses divers écrits, ce sont des expressions qui accompagnent toutes les démarches personnelles qu’il peut poser ou inviter poser : ce que nous faisons dans la vie chrétienne se vit en l’honneur et en union. Vivre en l’honneur de Dieu, c’est avec le désir profond d’honorer, de considérer comme grand, primordial, essentiel le mystère contemplé. L’action intérieure et personnelle est un hommage rendu à Celui qui a tout donné. Vivre en union, c’est s’approprier les grâces vécues par ceux qui nous ont précédés sur le chemin de la foi : le croyant s’approprie les grâces reçues par les membres du Corps du Christ comme étant ses propres biens, et il se présente devant son Seigneur avec les mérites de tous les Saints ! St Bernard dans de ses sermons sur la Passion a certainement inspiré Jean Eudes : « Je parle avec audace : si le Christ est pour moi la tête, comment ce qui est ma tête ne serait-il pas à moi ? »

En l’honneur et hommage de toutes ces choses, et en union du très grand amour par lequel vous vous êtes offert à votre Père, dès le moment de votre Incarnation, en qualité d’hostie et de victime, afin d’être immolé pour sa gloire et pour notre amour, par le très douloureux martyre de la croix ; comme aussi en l’union de tout l’amour de votre sacrée Mère et de tous vos saints Martyrs: je m’offre et me donne, je me voue et me consacre à vous, ô Jésus mon Seigneur, en l’état d’hostie et de victime, pour souffrir en mon corps et en mon âme, selon votre bon plaisir et moyennant votre sainte grâce, toutes sortes de peines et de tourments, et même pour répandre mon sang et vous sacrifier ma vie par tel genre de mort qu’il vous plaira; et ce, pour votre seule gloire et votre pur amour.

La démarche proprement dit est un mouvement de la volonté qui se dit en des termes variés : je m’offre, je me donne, je me voue, je me consacre, je faix vœu et promesse. Cette consécration de soi se réalise de trois manières :

  • Par l’acte de volonté et d’engagement lié au texte du Voeu lui-même avec la signature de sang : Jean Eudes est prêt à donner toute sa vie et à remettre sa mort, en témoignage rendu au Christ.
  • Par la prière instante de recevoir de Dieu lui-même la grâce pour accomplir son engagement ; il fait acte de volonté mais s’appuie sur Dieu seul.
  • Par la traduction de cet engagement au quotidien, ce que Jean Eudes décline en quatre attitudes : chaque jour offrir le sacrifice d’action de grâce et de louange, chaque jour chercher à imiter le Christ, chaque jour offrir par amour ce qui est vécu comme une souffrance, chaque jour entrer plus avant dans le désir de s’unir au Christ dans sa mort.

Je vous fais vœu, ô mon Seigneur Jésus, de ne jamais révoquer, c’est-à-dire de ne jamais faire un acte formel de désaveu de cette mienne oblation, consécration et sacrifice de moi-même à la gloire de votre divine Majesté. Et s’il se présentait une occasion en laquelle je fusse obligé ou de mourir ou de renoncer à votre sainte foi, ou bien de faire quelque chose d’importance contre votre divine volonté, je vous fais vœu et promesse, autant ferme et constante qu’il m’est possible, me confiant en votre infinie bonté et en l’aide de votre grâce, de vous confesser reconnaître, adorer et glorifier devant tout le monde, au prix de mon sang, de ma vie et de tous les martyres et tourments imaginables, et de souffrir plutôt mille morts avec tous les supplices de la terre et de l’enfer, que de vous nier, ou de ne rien faire d’importance contre votre sainte volonté.

Ô bon Jésus, recevez et acceptez ce mien vœu et ce sacrifice que je vous fais de mon être et de ma vie, en hommage et par les mérites du très divin sacrifice que vous avez fait de vous-même à votre Père sur la croix. Regardez-moi désormais comme une hostie et une victime qui est dédiée pour être immolée entièrement à la gloire de votre saint Nom. Faites, par votre très grande miséricorde, que toute ma vie soit un perpétuel sacrifice d’amour et de louange vers vous. Que je vive d’une vie qui imite et honore votre sainte vie, et celle de votre bienheureuse Mère et de vos saints Martyrs; que je ne passe aucun jour sans souffrir quelque chose pour votre amour; et que je meure d’une mort qui soit conforme à votre sainte mort.

Les deux derniers paragraphes sont comme les échos du premier : ceux qu’il a adorés il les prie maintenant de mettre ses pas dans leurs pas et de recevoir d’eux la force d’accomplir sa consécration totale :

C’est de quoi je vous supplie très humblement et très instamment, ô très bon Jésus par cet amour très ardent qui vous a fait mourir pour nous en une croix, par ce précieux Sang que vous avez répandu, par cette mort très douloureuse que vous avez soufferte, par le très grand amour que vous portez à votre très sacrée Mère, la Reine des Martyrs, par celui que vous portez à tous vos saints Martyrs, et par celui qu’ils vous portent, en un mot par tout ce que vous aimez, et par tout ce qui vous aime au ciel et sur la terre.

O Mère de Jésus, Reine de tous les Martyrs, ô saints Martyrs de Jésus, priez s’il vous plaît ce même Jésus que, par son infinie bonté, il opère ces choses en moi, pour sa seule gloire et pour son très pur amour. Offrez-lui ce mien vœu, et priez-le qu’il le confirme et accomplisse par la vertu de son précieux Sang, comme je vais le signer de mon propre sang, en témoignage du désir que j’ai de le répandre jusqu’à la dernière goutte pour son amour.

Ce texte met en lumière un aspect majeur de la vie chrétienne et de la vie sacerdotale : l’union du Chrétien avec son Seigneur dans sa vie et dans sa mort, dans le témoignage que tous les disciples doivent rendre, aussi bien dans le martyre sanglant que dans celui du « petit quotidien ». Jean Eudes n’a pas vécu lui-même le martyre du sang, mais il a vécu le dynamisme de son Vœu dans le zèle pour la mission, sans rien retenir pour lui-même. Pour être son disciple, Jésus appelle à renoncer à soi-même, et cette exigence ne doit pas s’amenuiser ou devenir tiède et sans saveur. Un martyre que Jean Eudes a subi a été – à partir de la fondation de la Congrégation de Jésus et Marie – les contradictions, les calomnies et les diffamations, les déceptions et les trahisons, jusqu’à la disgrâce royale, l’assignation à résidence et la sentence de fermeture de toutes ses fondations à sa mort (par Colbert sur ordre du Roi Louis XIV). Si Jean Eudes lui-même n’a pas connu le martyre, des Eudistes ont été martyrisés pendant la révolution aux Carmes et sur les pontons de Rochefort.

Avec Jean Eudes nous méditons sur ce que représente pour nous le fait de donner notre vie. Nous méditons sur le mystère du Corps du Christ où tous les membres participent à la Rédemption du monde, ainsi des Martyrs d’aujourd’hui qui unis au mystère de la Croix participent à la rédemption de leurs propres bourreaux.

Avec la grâce de l’Esprit de vérité, regardons ce qui peut aujourd’hui faire obstacle au désir de se donner tout entier, pour un plus grand don de nous-même, et lorsque nous l’aurons découvert, loin de nous en affliger, avec confiance nous pourrons remettre toutes nos résistances à Celui qui fait miséricorde et qui appelle à Le suivre dans le don total de soi.

Le Vœu du martyre s’achève par ces simples mots : Vive Jésus et Marie que j’aime plus que ma vie !

Le texte de saint Jean Eudes : Le Vœu du martyre de saint Jean Eudes

2016-12-11T20:53:26+00:00 11 mars, 2015|Billets spirituels|0 commentaire

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